LA RELATION PATIENT 1/2

Dossier : Préoccupations actuelles des dentistes en devenir

Il est désormais acquis que les enjeux modernes de l’entrée professionnelle dans le secteur dentaire privé dépassent très largement l’aptitude médicale, prérequis fondamental, pour s’étendre à des considérations pratiques qui ont pu faire défaut au cours de la formation académique. Gestion d’entreprise, marketing, communication, logistique sont autant d’éléments qui ne peuvent plus être ignorés ou improvisés comme accessoires à la réussite d’un cabinet. Cette prise de conscience transparaît ainsi notamment dans les préoccupations des chirurgiens-dentistes en devenir, dont les thèses de fin de cursus depuis une quinzaine d’années s’éloignent de plus en plus souvent des thèmes purement médicaux pour se déplacer vers ces questions pratiques et concrètes quant à ce qui les attend à la sortie de leur formation. C’est un survol de ce phénomène et de certaines de ces thèses, illustrant les enjeux et préoccupations actuels des futurs praticiens, que ce dossier propose de présenter, en les regroupant en trois grands thèmes : l’ergonomie et l’optimisation du cabinet, sa gestion et son management, et enfin les principes modernes de communication et de rapport au patient.

I. ERGONOMIE ET ORGANISATION DU CABINET DENTAIRE

1. Optimisation des locaux 
2. Optimisation des dispositifs instrumentaux 
3. La réduction du nombre de séances de traitement par le rallongement des durées 
4. Les gestions des rendez-vous non programmés 

II. MANAGEMENT ET GESTION DU CABINET DENTAIRE

1. Finances, fiscalité et ressources humaines 
2. Le management de groupe et la démarche qualité 
3. Environnement et développement durable  (en deux articles) 

III. LA RELATION PATIENT 

1. L’abord du patient : psychologie et communication
2. L’optimisation des premiers rendez-vous

  1. L’abord du patient : l’apport de la psychologie

Le patient parfaitement détendu au cabinet dentaire est presque un cas isolé. Tous les jours, nous nous heurtons à des barrières et des réticences d’ordre psychologique. D’où viennent-elles ? Par quels mécanismes sont-elles provoquées ? Comment aborder nos patients dans notre exercice quotidien ? Un chirurgien-dentiste qui n’en tiendrait pas compte et qui ne prendrait pas en charge le patient dans toute sa globalité ne parviendrait pas à mener à bien son projet de soins. La relation praticien-patient est au cœur de la réussite de tout traitement. Pour comprendre nos patients et la relation qui s’installe entre nous, il est intéressant de s’y attarder, de rechercher dans les domaines de la psychologie et de la communication, des données capitales pour la compréhension et le décryptage du comportement des personnes que nous côtoyons quotidiennement. Le patient qui vient consulter ne s’adresse pas à un plateau technique mais à un professionnel de santé, il recherche non seulement la compétence mais aussi l’écoute et la compréhension du praticien.

La psychologie est un domaine très vaste qui permet d’appréhender l’être humain en tenant compte de toute sa complexité. Le chirurgien-dentiste n’y est pas beaucoup formé ni préparé lors de son cursus universitaire. Lors de son exercice professionnel, ce sont bien souvent ses facultés intrinsèques d’intuition, d’adaptation et l’expérience qui l’aideront à décoder son patient. La communication quant à elle est liée à la psychologie et est présente dans toute relation humaine. Le cabinet dentaire n’échappe pas à cette règle.

Survol des différents courants psychologiques

Dès l’antiquité, vers 350 avant J.C, Adamantius introduit des bases de morphopsychologie en parlant de l’influence des canines sur la forme du visage et en en déduisant le caractère des individus. Vers la fin du XIXème siècle, Wilhelm Wundt fonde le premier laboratoire entièrement consacré à la recherche psychologique expérimentale, et Ivan Pavlov découvre le « réflexe conditionné ». Par la suite, les cinquante premières années du XXème siècle ont été dominées par deux courants diamétralement opposés : la psychanalyse de Freud et le comportementalisme fondé par John B. Watson, représenté par Skinner. Malgré cela, la première moitié du XXème siècle pose un regard assez obtus sur la psychanalyse à une époque où le progrès technique est roi. En revanche, les esprits se montrent plus réceptifs dans la seconde moitié du XXème siècle avec l’apparition de la psychosomatologie et les idées de Balters. « Toutes les disciplines s’éclairent mutuellement, le patient est avant tout un être humain dont la santé dépend de l’équilibre du psychisme. Il faut donc avant tout aider le malade à se débarrasser de son angoisse. »

En 1960, Balint fait naître la relation patient-médecin en se penchant sur les attentes du patient ce qui amène l’odontologiste à se remettre en question quant à son abord du patient. La dimension humaine commence à prendre le pas sur la technique, on s’interroge sur « les qualités requises pour une activité obligeant à un contact humain avec tout ce que cela requiert, non seulement de sociabilité, mais de patience et de sensibilité, voire de loyauté et de probité ».

En 1723, « le père de l’Art dentaire », Pierre Fauchard, rédige un manuel du chirurgien-dentiste dans lequel il se révèle être un étonnant psychologue. En plus du grand nombre de techniques qu’il propose, il fut le premier à s’intéresser à la préservation des dents, à leur remplacement mais aussi à l’ergonomie du praticien et de son patient. Plus tard, Freud avec ses essais sur la sexualité infantile et notamment le stade oral va quelque part bouleverser les rapports de la psychologie et de la chirurgie dentaire. L’après Première Guerre mondiale voit naître des cabinets dentaires plus chaleureux, l’apparition des premiers scialytiques et des instruments électriques rendent les soins dentaires moins effrayants et les cabinets dentaires plus accueillants. Ainsi la psychologie s’intègre peu à peu dans le milieu dentaire comme en témoigne cette réflexion de Horgues en 1924 : « Ne serait-il pas logique d’apprendre aux étudiants, tout au moins les notions préliminaires de psychologie, de façon à leur éviter de tomber au milieu de la clientèle comme un chien dans un jeu de quilles ? ». En 1933, on note la parution dans la Revue Française de Psychanalyse de « L’Homme et son dentiste » de Marie Bonaparte. En 1938, Luciani classe, selon son essai d’interprétation psychanalytique, les angoisses dentaires dans les angoisses irrationnelles. En 1962, a lieu à Côme un symposium de « psychodontie » où sont abordés des sujets comme la valeur symbolique des extractions ou encore les perturbations des fonctions orales. La psychologie est donc en plein essor à cette époque, et apparaissent des méthodes basées sur la gestion de la douleur telle que la sophrologie. En 1968 l’enseignement s’enrichit dans les écoles nationales de chirurgie dentaire et 2% des thèses abordent le thème de la psychologie. En 1978, la psychologie rentre dans l’enseignement des études odontologiques (décret du 09/03/1978) et l’institut de psychologie odontostomatologique publie, dans différentes revues, des articles sur des thèmes comme la communication au cabinet dentaire. La notion de relation patient/chirurgien-dentiste est désormais une réalité, pourtant freinée par le développement incessant de nouvelles techniques. L’instauration de la Sécurité Sociale va amener le dentiste à être considéré comme un technicien commerçant face à des patients de plus en plus exigeants. Pour pallier cela, en 1985, l’Association Dentaire Française et le Conseil National de l’Ordre mènent une politique de communication et travaillent l’image de la profession par rapport au public. On assiste aussi au développement de séminaires de communication au cabinet dentaire pour aider le praticien à gérer sa relation avec le patient. En 1989, Micheline Ruel-Kellerman fonde la Société Française d’Odontologie Psychosomatique et Sciences Humaines (SFOPSHM) pour permettre au praticien d’aborder ses patients dans une approche globale. De même Marie-Claire Théry-Hugly crée la Société de Psychologie Odonto-Stomatologique et Médicale (SPOM) en 1993. Aujourd’hui, l’enseignement de la psychologie se limite à quelques heures en dernière année de cursus, et dans certaines facultés il est encore optionnel. Nous allons voir qu’elle prend pourtant toute sa place dans l’Art dentaire que nous pratiquons, à chaque cas rencontré, à chaque acte exécuté, aussi facile soit-il.

Psychanalyse et mécanismes de défense

La psychanalyse est le courant psychologique le plus connu du grand public, et les mécanismes de défense constituent un élément central de la théorie psychanalytique. Il s’agit de processus inconscients élaborés par le « Moi » pour se défendre de pulsions incontrôlables générées par le « Ça », et donc destinés à se protéger de l’angoisse. Ils résultent de conflits psychiques entre le principe de plaisir et le principe de réalité. Les connaître permet parfois de décrypter des comportements, des phrases ou des réactions incompréhensibles de nos patients. D’après Faure (1973), les mécanismes de défense « sont tous les moyens, essentiellement inconscients, par lesquels un sujet élabore à différentes étapes de son histoire un procédé psychique qui lui permet de se prémunir plus ou moins relativement contre une tension intérieure, une représentation d’expérience pénible ou désavouée, une émergence de désir irrecevable et, surtout, une angoisse signalant le conflit interne, une menace à ses idéaux sinon à son existence même en tant que sujet ».

En odontologie nous pouvons être amenés à rencontrer des mécanismes de défense comme :

  • La dénégation : la représentation gênante n’est pas refoulée et apparaît dans le conscient mais le sujet s’en défend en refusant d’admettre que la pulsion le touche personnellement.
  • Le déni : négation de la réalité même de la perception liée à cette représentation.
  • Le déplacement : dans lequel on retrouve les obsessions ou les phobies que nous décrirons ultérieurement dans le cadre odontologique.
  • La projection : opération par laquelle le sujet expulse de soi et localise dans l’autre des sentiments, des désirs, qu’il refuse en lui. Exemple : « je me sens coupable » devient « on m’en veut ».

Dans notre profession nous sommes très fréquemment en rapport avec ces mécanismes de défense. En effet, la personne qui se rend au cabinet pour un problème de douleur dentaire, de gêne, ou de perte est en lutte avec son problème. Par exemple, la personne qui perd ses dents ou qui a une dent cassée va incriminer quasi systématiquement un élément tiers : « Ce n’est pas de ma faute, c’est à cause d’un morceau de pain très dur, la dent a cassé toute seule » ; « Cette dent allait très bien, un de vos confrères me l’a enlevée et depuis j’ai tout le temps mal ». Il s’agit de projections. Dans des cas plus sévères, un déni peut avoir lieu : « Mais pourquoi voulez-vous me mettre un appareil complet puisque je vous dis que j’ai toutes mes dents ?? ». L’erreur à commettre est de se moquer du patient ou de s’impatienter, il risquerait de s’énerver et de ne plus jamais revenir sans se faire soigner. Il faut prendre son temps, l’écouter, et le réécouter, lui montrer, obtenir un dialogue, le guider, proposer et suggérer pour amener le patient à être acteur de son traitement.

Une étape essentielle de la thérapie est le transfert du patient sur son analyste, par lequel l’individu reporte sur le thérapeute des sentiments qu’il ressent en fait pour une personne importante à ses yeux. L’analyse de ces projections facilite la prise de conscience des conflits inconscients de la personne. Au cabinet dentaire, le patient peut également effectuer un transfert sur son dentiste. De plus, le dentiste lui-même dans sa relation inter-subjective est en contre-transfert avec son patient. Nous y reviendrons ultérieurement dans notre prochain article sur les apports de ces éléments théoriques dans la communication dentiste-patient.

Pistes thérapeutiques

En odontologie, les thérapies utiles les plus répandues sont les thérapies comportementalistes (behavioristes) et corporelles, étendues dans leurs variantes cognitives et socio-psychologiques. En effet, leur objectif est de réussir à contrôler le comportement conscient ou inconscient et émotif du patient pour que les séances se déroulent au mieux. Elles se sont montrées efficaces pour :

  • Obtenir la ponctualité du patient
  • Obtenir sa collaboration pendant les soins
  • Lui faire maîtriser les soins d’hygiène buccale

Selon le modèle behavioriste, les problèmes émotifs et comportementaux résultent de défauts d’éducation ou d’apprentissage, et peuvent être corrigés par des exercices ou des stratégies accompagnées de récompenses ou de punitions. Selon Kent, il ne fait plus aucun doute qu’aujourd’hui les sciences du comportement doivent être enseignées en odontologie, doivent être connues et si possible enseignées par tous les dentistes. Décrivons à présent les conditionnements mis en évidence par Pavlov : le renforcement positif et le renforcement négatif. Le renforcement positif est un conditionnement comparable à un encouragement : le praticien renforce un comportement préexistant en signifiant à son patient le bienfondé de ce comportement. Le Dr Bourrassa donne comme exemple un cas d’odontologie pédiatrique : un premier entretien passé avec l’enfant pour lui expliquer qu’il est nécessaire qu’il coopère est un renforcement positif. En effet la coopération obtenue lors du premier rendez-vous est consolidée puis réutilisée au deuxième puis au troisième rendez-vous pour réaliser les soins. Cette technique semble très efficace et approuvée par les psychologues sociaux. Le renforcement négatif est un conditionnement inverse : le sujet se soustrait à une expérience parce qu’il a déjà vécu une expérience semblable et désagréable. Par exemple étudions le cas d’une extraction dentaire. Si la première extraction se passe bien, le patient revient. En revanche si la deuxième extraction se déroule nettement moins bien, alors à la troisième extraction le patient peut s’opposer, en annulant le rendez-vous ou en montrant un stress excessif sur le fauteuil. Ce renforcement est un écueil que le chirurgien-dentiste doit s’efforcer d’éviter.

La double domination de la psychanalyse et du behaviorisme sur la psychologie a suscité, à partir des années 1940, une réaction chez certains psychologues qui considéraient ces deux approches comme réductionnistes. Pour eux, l’être humain n’est pas le jouet de ses pulsions internes (psychanalyse) ou des pressions de l’environnement (behaviorisme), mais un individu désireux de s’accomplir dans l’épanouissement personnel et la relation avec autrui. Abraham Maslow, l’un des principaux artisans de ce renouvellement conceptuel, a notamment critiqué la tendance du Freudisme « à donner à toute chose une corrélation pathologique et à ne pas voir suffisamment les saines possibilités de l’être humain et à tout voir à travers des verres sombres. […] On pourrait dire que Freud a découvert la psychologie pathologique et qu’il reste maintenant à faire la psychologie de la Santé. » En effet, la santé générale et la santé buccale nous intéressent. La théorie de la motivation humaine a été expliquée par le docteur Bourassa dans son manuel de dentisterie comportementale : « Afin de provoquer l’apparition de nouveaux comportements chez un patient, il faut savoir agir sur les motivations qui correspondent aux besoins réels. » L’auteur tire de cette notion de besoin réel une théorie psychologique générale, « la pyramide de Maslow » :

Mais les besoins n’ont pas à être satisfaits à cent pour cent pour accéder au niveau supérieur : une satisfaction relative à un certain niveau commence déjà à provoquer des besoins du niveau suivant. Nous sommes constamment motivés par une foule de besoins, qui sont parfois inconscients. Les motivations inconscientes, nous l’avons vu, ont un rôle primordial, surtout en ce qui concerne les besoins fondamentaux. Selon le docteur Bourassa, la théorie de la motivation peut donc s’appliquer à la médecine dentaire quand il s’agit de modifier des comportements ou d’inculquer des habitudes d’hygiène complémentaires au traitement.

La psychologie cognitive s’est construite après la Seconde Guerre Mondiale en réaction au comportementalisme qui refusait de prendre en compte le fonctionnement du psychisme. Albert Bandura, né en 1925, a élaboré la théorie de l’apprentissage social, dont les quatre postulats sont les suivants :

  • Tout apprentissage humain relève de la cognition
  • L’individu ne réagit pas aux évènements eux-mêmes, mais à la représentation qu’il s’en fait
  • Chez tout individu, les pensées, les émotions et les comportements sont liés
  • L’individu ne fait pas que réagir passivement aux évènements extérieurs, sa relation avec l’environnement social est également active en ce sens qu’il recherche ou évite certaines situations.

La prise en compte de l’interaction permanente entre les variables comportementales, cognitives, affectives et environnementales forme donc l’apport fondamental de la psychologie cognitive.

Le docteur Nossintchouck décrit dans son manuel de communication en odontologie une technique de motivation faisant appel à la psychologie cognitive. Cette méthode s’appelle la méthode « DESC », elle fait appel à la capacité de raisonnement et à la logique du patient :

  • Description de la situation : exemple de la gingivite, le patient saigne des gencives au brossage et diminue de ce fait son hygiène dentaire. Le dentiste expose au patient en termes compréhensibles la situation dans laquelle il se trouve. Il présente une gingivite, il y a présence de plaque et de tartre en bouche.
  • Effets de la situation : le praticien explique à présent au patient le lien entre présence de tartre et inflammation gingivale.
  • Solution adaptée : motivation à l’hygiène et explications
  • Conséquences : le patient est responsabilisé, il a compris les causes de son problème, et connaît désormais les raisons et les moyens de pallier son défaut d’hygiène.

De toutes ces approches psychologiques – humaniste, cognitive, comportementale, ou sociale – aucune ne permet d’induire des changements radicaux dans le comportement des patients au cabinet dentaire. Idéalement, le praticien voudrait obtenir du patient une coopération qui perdure au-delà du plan de traitement. Pour cela il ne doit pas limiter son champ d’action mais au contraire multiplier les approches possibles. En effet, seul le suivi régulier du patient et l’adaptation du praticien permettent d’obtenir de bons résultats à long terme et un changement des mentalités. Le praticien doit se rappeler que la sphère buccale est un lieu particulier, riche sur le plan psychologique, susceptible de recevoir des renforcements négatifs. Intéressons-nous donc précisément à la bouche, cette sphère de la vie privée où de nombreux paramètres éducatifs et relationnels, interviennent.

Spécificités de la cavité buccale et symbolisme des dents

L’oralité est primordiale, et ainsi définie par Durand de Bousingen : « C’est l’oralité et seulement l’oralité qui permet à l’enfant nouveau-né d’entrer en relation avec le monde extérieur. C’est l’oralité et seulement l’oralité qui, initialement va être pour chaque être humain la source des expériences fondamentales de plaisir et de déplaisir, de gratification ou de frustration. »

Organe nourricier, la bouche sert aussi à la respiration, c’est par elle que le nouveau-né prend sa première insufflation, c’est aussi par elle que la vie prend fin par un dernier soupir. C’est donc sa deuxième fonction vitale après l’ingestion. Une troisième fonction est la communication ; la bouche est l’organe de la parole. Elle peut détruire, troubler ou au contraire protéger, apaiser. Enfin, la bouche est la première zone érogène. On comprend que pour certains, l’intrusion du chirurgien-dentiste au sein de cette zone privilégiée puisse être considérée comme un viol de manière inconsciente et que cela occasionne des désagréments. La bouche est ambivalence, ce n’est pas un organe purement fonctionnel mais un élément qui oscille entre plaisir, intimité et douleur. Les dents, elles non plus ne sont pas des organes neutres et jouent pour l’identité personnelle et dans la vie du patient des rôles qui méritent d’être identifiés. Traditionnellement les dents ont une fonction de défense, d’instrument et d’ornement. Symbole de séduction, puissance, et moyen relationnel, elles sont aussi le symbole du déroulement de la vie. Quand elles sont saines et belles, elles évoquent la jeunesse, la santé, la séduction, la virilité et la force vitale. Leur délabrement et leur perte renvoient une image de dégradation physique, de sénescence et implicitement introduit la notion de vieillesse, de maladie et de mort.

Les affections psychosomatiques

Un trouble psychosomatique est un trouble somatique dont la dimension psychologique prédomine dans sa survenue et dans son évolution. Dans les autres troubles somatiques, la dimension psychologique existe mais elle est contingente. De façon stricte, les troubles psychosomatiques regroupent des maladies comportant une altération biologique ou organique et décelable cliniquement (comme les affections dermatologiques). Cette altération découle en partie du psychisme. Dans un sens plus large elle regroupe également les pathologies fonctionnelles, sans altération organique visible. En médecine dentaire, des recherches ont supposé qu’il existe une corrélation entre certaines pathologies dentaires et certains états émotionnels. Ruth Moulton a observé une corrélation positive entre l’état d’anxiété et certaines maladies parodontales. Manhold a démontré comment le stress, la frustration ou encore l’anxiété occasionnent le développement de maladies dentaires en provoquant par exemple un dérèglement hormonal, en diminuant la résistance à l’infection ou encore en modifiant qualitativement ou quantitativement les sécrétions salivaires.

Parmi les motifs qui poussent à la consultation odontologique, la douleur est un des motifs les plus fréquents. L’anamnèse que nous menons lors de la première consultation doit tenir compte à la fois des facteurs organiques et des facteurs psychologiques. Sur le plan individuel, la douleur est considérée comme un équivalent dépressif. La personne qui se sent mal peut aller consulter directement un psychiatre, ou le médecin de famille, mais parfois, elle se rend chez le dentiste. Il est important de savoir décoder le message écouté « j’ai mal », qui signifie en réalité « je vais mal ». En effet, les douleurs bucco-faciales représentent parfois la somatisation de l’angoisse, par exemple :

  • Les Paresthésies Buccales Psychogènes Parfois appelées stomadynies, glossodynie, ou encore le « burning mouth syndrom » ou « burning tongue », ce syndrome concerne des patients qui ne présentent aucune lésion objectivable à l’examen clinique, radiologique ou de laboratoire, mais qui se plaignent de douleurs parfois insoutenables, dont le siège est la cavité bucco-pharyngée. Cette pathologie est le résultat d’une somatisation fonctionnelle et elle touche des patients qui ont un terrain psychique caractéristique mais que l’odontologiste doit être en mesure de reconnaître.
  • Le syndrome algo-dysfonctionnel de l’appareil manducateur se traduit par un ensemble de signes et de symptômes dans les régions des articulations temporo-mandibulaires (ATM), de la face et au niveau cervical. On appelle aussi ce syndrome « Les dysfonctions de l’Appareil Manducateur » (DAM). Le chirurgien-dentiste se sent souvent démuni face à ce syndrome, le patient ayant des douleurs et des plaintes mal définies, car contrairement aux douleurs habituelles dentaires qui disparaissent rapidement et définitivement après traitement, les symptômes des patients avec troubles algo-dysfonctionnels diminuent lentement progressivement, et ressurgissent de façon cyclique. Il ne faut pas limiter la définition à la seule composante articulaire et il est important d’englober les aspects musculaires, dysfonctionnels comme le bruxisme, et également les aspects psychologiques. Dans le cas classique chez un patient psychiquement équilibré, il y a d’abord traumatisme du rapport disque/condyle. Des manifestations psychologiques secondaires peuvent apparaître et sont liées à la douleur aiguë. Elles disparaîtront lors de la résolution du problème somatique. À l’extrême, il existe des patients qui ne présentent pas de problème somatique mais surtout une série de troubles psychiques (les patients hystériques, dépressifs et hypocondriaques notamment), et qui somatisent leur détresse psychologique en douleur et hyperactivité musculaire.

On peut trouver des douleurs à base psychique qui aboutissent à la longue à une posture de défense avec tension musculaire chronique à l’origine de manifestations somatiques ; on peut également rencontrer des névroses d’origine traumatique dans lesquelles il y a eu une douleur organique initiale (un abcès dentaire par exemple que l’on traitera et qui disparaîtra), cette douleur réapparaîtra plus tard car le patient se plaindra à l’occasion d’une migraine ou d’une contrariété par une douleur à l’endroit où l’abcès était apparu, alors que les examens démontreront l’absence d’une quelconque pathologie.

Le chirurgien-dentiste est amené à rencontrer fréquemment des lésions buccales que l’on peut ranger dans la catégorie des affections psychosomatiques. En effet, les facteurs psychiques jouent un rôle important en stomatologie, intervenant selon des modalités et une importance variables dans le mécanisme étiopathogénique. Les troubles psychologiques agissent le plus souvent comme cofacteurs par une action sur le système immunitaire, entraînant ou aggravant aphtes, lichen plan, herpes…

Le patient phobique

La peur se définit comme un ensemble de réactions qui accompagnent la prise de conscience d’un danger ou d’une menace. C’est une émotion universelle qui a le rôle de signal d’alarme nécessaire à la survie de l’individu et à la préservation de l’espèce. Elle a donc une fonction indispensable dont l’absence n’est pas souhaitable. La peur redoute un danger réel représenté par un objet connu. Si la peur est raisonnable il ne s’agit pas d’une phobie. La phobie se révèle être une véritable maladie de la peur, une peur maladive. La distinction porte sur l’objet entre la peur et l’angoisse phobique. L’angoisse se rapporte à l’état et fait abstraction de l’objet. Elle se caractérise par l’attente d’un objet inconnu. Les phobies sont des peurs irraisonnées, stables, sans fondement réel et continues d’un objet, d’un être vivant ou d’une situation déterminée qui, en eux-mêmes, ne présentent aucun danger. Le sujet est conscient de l’irrationalité de sa phobie et il souffre du fait que son comportement est régi par l’évitement du stimulus phobogène et la crainte d’y être confronté inopinément. Aujourd’hui en France, 3 à 5% de la population souffrirait de phobie dentaire, 10% aux États-Unis.

Une étude ayant pour but d’explorer l’impact de l’anxiété dentaire au quotidien a été réalisée en 2000. Vingt personnes en attente de soins en sédation dans une clinique dentaire ont complété l’échelle d’anxiété dentaire et ont été interviewés selon une technique approfondie, puis l’ensemble a été analysé. Cinq impacts d’anxiété ont été identifiés :

  • Les effets physiologiques : Tremblements, transpiration excessive, nausées, hyposialie, augmentation de la tension artérielle et musculaire, sensation d’étouffement, hyperventilation et tachycardie sont les symptômes rencontrés chez les personnes phobiques.
  • Les effets cognitifs : Le patient est inapte à se raisonner ou à relativiser les procédures. Il assaille parfois le praticien d’une multitude de questions, d’une part par angoisse et inconsciemment pour retarder le moment des soins.
  • Les effets comportementaux : L’automédication est fréquente de la part des patients phobiques (antalgiques en grande quantité, antibiotiques donnés par un tiers, voire usage de drogues ou alcool pour apaiser artificiellement et temporairement l’angoisse). Elle peut ainsi s’avérer dangereuse, notamment chez les personnes non renseignées sur le risque de toxicité du paracétamol ou en cas d’interactions médicamenteuses. Les patients phobiques présentent également des comportements d’évitement, comme l’annulation de rendez-vous, le déni de leur douleur, l’absence d’hygiène buccale (pour ne pas faire saigner les gencives par exemple), et même parfois la diminution voire la suppression des repas
  • Les effets sur la santé générale : Des insomnies surviennent souvent la veille du rendez-vous, parfois une semaine avant. D’autre part, des complications très graves comme une septicémie peuvent survenir en l’absence de traitements adéquats, ou encore chez les personnes à risque cardiaque et dans les cas extrêmes, certains patients font une attaque de panique, il s’agit pour nous de savoir détecter les premiers signes : inconfort et sueurs intenses, nausées, souffle court, hyperventilation, paresthésies ou encore sensation d’étouffement. Un patient ayant déjà connu une attaque de panique sera sujet à des rechutes.
  • Les effets sur la vie sociale : L’individu phobique organise sa vie autour du rendez-vous dentaire ; il y pense dès la prise de rendez-vous jusqu’au jour « J ». Pendant cette période, le patient se renferme sur lui, est angoissé, déprimé et se montre désagréable envers son entourage.

Dans la pratique actuelle en odontologie, de nombreux efforts sont orientés vers la diminution et l’amélioration de l’anxiété et la phobie dentaire, grâce à des procédures et des méthodes qui prennent en charge cette crainte dentaire. En outre l’anxiété dentaire a de nombreux visages et se manifeste différemment pour chacun. Nous vivons dans un monde complexe où une multitude de variables existent, et leur interaction contribue aux différents niveaux de l’anxiété et de la peur que chacune de nous éprouve à différents moments à différentes situations. Nombre de ces variables n’ont pas de relation directe avec les soins dentaires mais néanmoins, ils peuvent influer directement sur la visite chez le dentiste.

D’autres troubles et phobies non directement liés à une phobie dentaire comme la dépression, la psychose, l’anorexie peuvent être des facteurs majeurs dont il faudrait idéalement tenir compte dans la prise en charge individuelle des patients. L’avènement des sciences du comportement au cours des quatre dernières décennies dans le domaine de la médecine et de la dentisterie en particulier a apporté de nouvelles idées et de nouvelles perceptions sur les émotions de peur et d’anxiété. Cela a abouti à la mise en place de techniques et de procédures visant à anticiper, réduire ou atténuer la phobie dentaire. Les praticiens de tous niveaux doivent être capables de comprendre et agir pour faire face à ce problème récurrent. Il faut privilégier et soigner la relation praticien-patient, et c’est dans cette perspective que notre prochain article traitera des outils de communication générés par l’apport psychologique dans la relation praticien-patient.

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