En juillet 2018, l’information est passée presque inaperçue du grand public : le « géant » des plateformes de prise de rendez-vous médicaux en ligne, Doctolib, rachetait pour 50 millions d’euros son principal concurrent, Mon Docteur, au groupe Lagardère. Si certains médias s’inquiétaient déjà du devenir des données personnelles concernant les patients suite à cette opération commerciale, ce n’est qu’avec la radiation de Mon Docteur du RCS et la fermeture de son site Internet, définitivement fusionné avec celui de Doctolib, que les interrogations ont commencé à se préciser. Comme le soulignait dès le mois de juillet 2018 Marc Paris, de France Assos Santé, la problématique de la prise de rendez-vous médicaux dématérialisée est loin d’être anecdotique. Si Doctolib assurait à l’AFP lors du rachat, par la voix de son directeur stratégique Julien Méraud, ne bénéficier d’« aucun revenu lié à la publicité et à la revente de données », rappelant même que « Les données ne nous appartiennent pas, elles sont la propriété des patients et des médecins », la protection de la confidentialité des dossiers médicaux aurait dû être au cœur des modalités pratiques de transition entre les deux plateformes. Or, cela ne semble pas avoir été le cas puisque les actifs incorporels cédés par Mon Docteur à Doctolib, qui les utilise, devaient inclure l’ensemble des informations patients saisies par ces derniers et par les professionnels (nom, prénom, type de rendez-vous et coordonnées téléphoniques au minimum), pouvant sembler contrevenir ainsi à la fois au secret médical et à la règlementation plus générale sur la protection et l’utilisation des données, mais également les informations professionnelles et bancaires des praticiens et les autorisations de prélèvement afférentes.
Une atteinte au secret médical et à la déontologie ?
La première et la principale inquiĂ©tude est bien Ă©videmment relative Ă la confidentialitĂ© des informations mĂ©dicales et personnelles saisies par les patients et au respect du secret mĂ©dical. Les deux plateformes sollicitaient en effet notamment des patients usant de leurs services, outre les informations classiques d’identitĂ© et de contact, de sĂ©lectionner pour chaque praticien avec lequel ils prennent rendez-vous, un « motif de consultation » assez prĂ©cis. S’il peut lĂ encore sembler anecdotique ou peu sensible d’informer un tiers d’une carie ou d’une rage de dent, il peut ĂŞtre plus parlant de projeter la problĂ©matique sur d’autres spĂ©cialitĂ©s : en gynĂ©cologie par exemple, les patientes doivent prĂ©ciser s’il s’agit d’un suivi de grossesse ou de contraception, d’une pathologie, d’une colposcopie… ou dans la mĂŞme optique d’informations sensibles, un rendez-vous chez un oncologue ou un psychiatre n’est pas un rendez-vous chez un gĂ©nĂ©raliste pour un rhume.

Le praticien de son cĂ´tĂ© fournit Ă©galement des donnĂ©es permettant Ă un tiers qui y aurait accès de se faire une idĂ©e très prĂ©cise non seulement de l’état de santĂ© du patient, mais Ă©galement de sa situation gĂ©nĂ©rale : chronologie des rendez-vous, actes rĂ©alisĂ©s, mutuelle du patient, bĂ©nĂ©ficiaire ou pas de la CMU…
L’ensemble de ces données, communiquées, dans le cas qui nous occupe, volontairement et de bonne foi au prestataire agréé Mon Docteur sous garantie du respect absolu de la déontologie, du secret médical et de la législation en vigueur, a donc semble-t-il été transmis sans consultation ni information préalable par ce dernier à la plateforme Doctolib entre juillet et octobre 2018. En témoignerait notamment la correspondance émanant de Doctolib reçue par les praticiens précédemment inscrits sur Mon Docteur, invitant le destinataire à transférer l’intégralité de son Agenda sur la nouvelle plateforme et précisant héberger désormais l’ensemble des données afférentes. En témoignerait également le message d’alerte apparaissant à la connexion sur l’interface praticien Mon Docteur invitant à ce même transfert de l’Agenda lors de la transition.


Cela peut a priori sembler porter atteinte entre autres aux dispositions de l’article 226-13 du Code pénal sur le secret professionnel, les hébergeurs de données de santé à caractère personnel et les personnes placées sous leur autorité étant expressément visés à l’article L. 1111-8 du Code de la santé publique, le contexte de vente de la société hébergeante pouvant suggérer la divulgation volontaire (et non accidentelle) des données en causes. Ce procédé, très grave pour la préservation du secret médical s’il s’avérait vérifié, s’inscrirait le cas échéant dans une atteinte plus générale à la règlementation en vigueur sur le partage et la destination des données confidentielles recueillies en ligne.
Une atteinte à la règlementation sur la protection et l’utilisation des données ?
La seconde inquiĂ©tude et pas des moindres en ces temps de renforcement de la protection des donnĂ©es dĂ©matĂ©rialisĂ©es, et qui prolonge la première, est l’utilisation Ă des fins commerciales qui pourrait ĂŞtre faite des coordonnĂ©es des patients fournies par Mon Docteur Ă Doctolib (autrement dit, l’éventuelle vente pure et simple de ces donnĂ©es par Mon Docteur Ă des fins d’exploitation commerciale avec le reste des actifs). En effet, les patients utilisant la première plateforme ont reçu, durant le transfert, un courriel informatif sur la fermeture de leur plateforme habituelle, les invitant Ă ouvrir un compte patient sur Doctolib et mĂŞme Ă tĂ©lĂ©charger l’application affĂ©rente. Or ce courriel ne provenait pas de la plateforme oĂą ils se sont librement et volontairement inscrits et oĂą ils ont fourni cette adresse de contact, Mon Docteur, qui aurait dĂ» ĂŞtre Ă l’origine de ce message et informer elle-mĂŞme ses abonnĂ©s, leur laissant la possibilitĂ© – ou pas ! – de transfĂ©rer leur compte sur la plateforme concurrente, mais bien directement de Doctolib… LĂ encore on peut s’interroger sur l’affirmation de Doctolib quant Ă se contenter « d’hĂ©berger » les donnĂ©es sans y avoir accès comme le sous-entendait pourtant son porte-parole en juillet 2018, et sur leur possible exploitation Ă des fins commerciales, le courriel d’information en cause semblant prĂ©senter l’inscription du patient sur Doctolib comme incontournable, et suggĂ©rant la prĂ©sence de l’ensemble des praticiens sur le nouveau support.

Une atteinte à la règlementation bancaire et à la législation en matière de prélèvement ?
Enfin, le dernier point qui pourrait apparaître sinon frauduleux, à tout le moins fortement litigieux, est la transmission à Doctolib des mandats de prélèvement et des informations bancaires des professionnels clients de Mon Docteur, qui semble avoir été réalisée sans aucune information ni autorisation préalable des praticiens concernés, et qui aurait entraîné un règlement des anciens services à la nouvelle plateforme même lorsqu’il aurait été clairement indiqué à Doctolib que le praticien entendait mettre un terme à sa collaboration avec la nouvelle plateforme. C’est en tout cas ce qu’ont rapporté certains praticiens.

Aucun mandat SEPA de remplacement n’ayant été, selon leurs dires, régularisé par les praticiens au bénéfice du nouveau « créancier » Doctolib, et ce dernier semblant procéder non à une facturation ponctuelle qui pourrait se concevoir le temps de la transition, mais bien à un prélèvement (honoré par l’établissement bancaire) sur le fondement du mandat accordé à Mon Docteur, on peut s’interroger sur le respect du procédé des dispositions des articles 226-16 et suivants du Code pénal (et sur la légitimité de la banque à procéder au paiement de ces échéances malgré le changement de créancier et l’absence totale d’autorisation ou même de notification en ce sens.)
La porte ouverte à l’exploitation commerciale des données médicales ?
Qu’est-ce que cela signifie concrètement, et en quoi les interrogations suscitĂ©es par ces pratiques, si elles s’avĂ©raient, seraient-elles particulièrement alarmantes pour l’avenir de la confidentialitĂ© des informations mĂ©dicales ? Ă€ l’heure oĂą Doctolib annonçait la mise en place de tĂ©lĂ©consultations via leur plateforme pour janvier dernier et l’ouverture d’un gigantesque centre de e-santĂ© en plein Paris, ajoutant ainsi potentiellement nombre d’informations mĂ©dicales prĂ©cises Ă leurs dossiers patients, et oĂą Ă©merge le Dossier MĂ©dical PartagĂ©, idĂ©e dangereuse s’il en fut dans ce contexte oĂą des entreprises commerciales s’arrogent un rĂ´le de plus en plus actif et intrusif dans le fonctionnement du service mĂ©dical, en se posant comme intermĂ©diaires incontournables entre les patients et leurs mĂ©decins, il est important, alors qu’il est encore temps d’y remĂ©dier, de prendre pleinement conscience des enjeux et de ce que ces premières manĹ“uvres pourraient le cas Ă©chĂ©ant augurer pour le futur en termes de secret professionnel et de vente ou fuite de donnĂ©es Ă caractère sensible et personnel. Cela fait dĂ©jĂ plusieurs annĂ©es que la FĂ©dĂ©ration des MĂ©decins de France, et notamment sa section RĂ©union, tire la sonnette d’alarme quant au stockage dans le Cloud de ce type de donnĂ©es sensibles, et surtout Ă l’accès possible Ă ces donnĂ©es notamment par les assurances et les mutuelles. Dans une interview Ă Imazpress , le Docteur Philippe de Chazournes, mĂ©decin gĂ©nĂ©raliste et prĂ©sident de FMF RĂ©union, s’inquiĂ©tait de cette possibilitĂ© qui signerait la fin de la confidentialitĂ© et la mise en place d’une santĂ© Ă plusieurs vitesses, « les patients cotisant en fonction des donnĂ©es de santĂ© recueillies par les assurances privĂ©es ». Cette anticipation ne semble hĂ©las pas absurde si ces questionnements ne sont pas pris au sĂ©rieux et clarifiĂ©s, et Ă l’heure oĂą les cyber-attaques sur les bases de donnĂ©es mĂ©dicales se multiplient et oĂą la France n’est clairement pas prĂ©parĂ©e techniquement Ă protĂ©ger ces donnĂ©es de façon efficace, elle pourrait ĂŞtre Ă©tendue sans trop d’effort d’imagination et Ă très moyen terme aux assurances bancaires ou immobilières, aux recruteurs pour les grands groupes ou aux partis politiques, les donnĂ©es mĂ©dicales des patients devenant dans le pire des scĂ©narios un levier de fixation des cotisations d’assurance et de mutuelle, puis d’attribution de prĂŞts et de fixation du montant des primes d’assurance affĂ©rentes, ou encore critères de recrutements ou promotions professionnels ou d’éligibilitĂ©… Soyons donc vigilants, conscients, autant pour nos patients que pour notre propre intĂ©gritĂ©, de ces questions lĂ©gitimes qu’il convient de suivre avec la plus grande attention, et enfin exigeants et informĂ©s quant Ă l’ensemble de nos partenariats avec des structures extĂ©rieures impliquant le partage de donnĂ©es sensibles.