Robert Greene : un autre regard sur le développement personnel et professionnel – Les 33 lois de la guerre – partie 3

Considéré par beaucoup comme un Machiavel moderne, Robert Greene, auteur américain analyste des notions de pouvoir, de séduction et de manipulation, centre ses réflexions sur l’adaptation des plus grandes leçons historiques à la vie quotidienne, du monde de l’entreprise à la gestion des relations personnelles et professionnelles.

Dans un premier temps, nous nous sommes intéressés à l’ouvrage « Stratégie, les 33 lois de la guerre », qui parcourt plusieurs siècles d’histoire militaire et de stratégies applicables en-dehors du champ de bataille, ou, plus précisément, sur le nouveau champ de bataille allégorique que forment notamment le monde du travail, l’entreprenariat et la compétitivité. Il a vocation à armer le lecteur de connaissances pratiques qui donneront les moyens de garder l’avantage face aux conflits du quotidien. Chaque chapitre porte sur un problème spécifique auquel nous sommes régulièrement confrontés. Comment se battre avec une armée sous-motivée ? Peut-on éviter de gaspiller de l’énergie en combattant sur plusieurs fronts ? Comment réduire le gouffre entre ce que l’on avait prévu et la réalité ? Comment se tirer d’un piège ? Il ne s’agit pas de doctrines ou de formules à appliquer, mais de points de repère pour se lancer dans un combat, quel qu’il soit, de graines qui, bien plantées, feront germer le stratège qui sommeille en chacun de nous. Trois grands axes sous-tendent cet ouvrage :

– Les fondamentaux que sont la guerre contre soi-même, la guerre en équipe et la guerre défensive (stratégies 1 à 11)

– La guerre offensive (stratégies 12 à 22)

– La guerre non conventionnelle (ou guerre « sale ») (stratégies 23 à 33)

Troisième partie : La guerre non conventionnelle

Un bon général doit constamment chercher à avoir l’avantage sur son adversaire. La meilleure façon reste celle de la surprise : frapper l’ennemi au moyen d’une stratégie nouvelle qu’il n’a jamais subie, totalement « anti-conventionnelle ». Toutefois, il est dans la nature de la guerre qu’avec le temps, toute stratégie soit essayée et testée. La recherche de la nouveauté et de « l’anti-conventionalité » est donc nécessairement de plus en plus extrême. Parallèlement, les codes moraux et éthiques qui gouvernaient l’art de la guerre pendant des siècles se sont petit à petit relâchés. Ces deux éléments ont inévitablement conduit à ce que l’on appelle la « guerre sale », où tout peut arriver, jusqu’à la mise à mort de milliers de civils innocents. La guerre sale est politique, basée sur le mensonge, et avant tout manipulatrice. C’est souvent le dernier recours des faibles et des désespérés, qui se servent de tous les moyens disponibles pour arracher la victoire. Cette dynamique du sale s’est infiltrée dans toute la société et la culture au sens large. Qu’il s’agisse de politique, d’affaires ou de social, le meilleur moyen de battre son adversaire est de le surprendre, de l’attaquer sous un angle nouveau. Les pressions croissantes de ces guerres quotidiennes font que les stratégies sales sont inévitables. Les hommes sont obligés d’être doubles : ils paraissent doux et gentils, mais usent en coulisses de méthodes tortueuses et sournoises. La guerre non conventionnelle a sa propre logique, ses propres règles, qu’il faut bien intégrer. D’abord, rien ne reste nouveau très longtemps. Lorsque votre succès dépend de votre capacité à innover, vous devez renouveler vos idées en permanence pour aller à l’encontre de la doxa du temps. En outre, il est particulièrement ardu de lutter contre quelqu’un qui emploie des méthodes non conventionnelles. Les moyens directs, classiques – la force et la coercition –, ne fonctionnent pas. Pour le vaincre, vous devez utiliser contre lui des méthodes indirectes, combattre le mal par le mal, même s’il faut pour cela vous montrer parfois aussi sale que votre adversaire. Si vous essayez de rester propre par pure moralité, vous irez droit à l’échec.

Loi 23 : Élaborez un savant mélange de vrai et de faux – ‘Les stratégies de perception’

Ce que Greene nous en dit : Nul ne peut survivre sans voir ou comprendre ce qui se passe alentour. Il vous faut donc empêcher vos ennemis de savoir ce qu’il advient autour d’eux, y compris ce que vous faites. Nourrissez leurs attentes, fabriquez-leur une réalité à la mesure de leurs désirs, et ils se duperont tout seuls.

Ce qu’on en retient :

Contrôlez la perception de la réalité de votre adversaire afin de pouvoir le contrôler. Les Alliés finirent par piéger Hitler en usant de su­per­che­ries et de mensonges subtils, des fausses nouvelles et des « tuyaux » contradictoires. La paranoïa d’Hitler fit le reste : : au lieu de faire confiance à son instinct et de prendre des décisions rapides, il tentait désormais de parer à chaque éventualité, de tout prévoir. Il devenait bien moins réactif. Il pensait que Rommel et Runstedt, qui avaient demandé plus de troupes en France, étaient beaucoup trop prudents, au bord de la panique. Il devait déjouer lui-même l’invasion alliée ; il devait faire avec les faiblesses de ses généraux et déceler tout seul les tromperies de l’ennemi. Mais sa masse de travail fut inévitablement multipliée par dix, et il s’y épuisait. Il se mit à prendre des somnifères pour dormir, et à peu près n’importe quoi le jour pour rester sur le pied de guerre, ce qui finit par aboutir au Débarquement. Façade, camouflage, pièges et désinformation sont les clefs de cette stratégie néanmoins délicate. Pour éviter d’être démasqué, œuvrez avec la plus grande prudence, la plus minutieuse utilisation du réel sans se perdre dans des scénarios peu crédibles, et le minimum de complices.

La mise en garde : Il est extrêmement dangereux de se faire prendre la main dans le sac. Si vous ignorez que vous êtes découvert, l’ennemi a soudain beaucoup plus d’informations que vous, et c’est alors vous qui devenez son jouet. Démasqué aux yeux du public, votre réputation en souffrira lourdement, ou pire encore : les espions sont sévèrement punis par la loi. Vos supercheries doivent donc être menées dans la plus grande prudence : employez le moins de personnes possible pour éviter les fuites. Prévoyez toujours une sortie de secours, une couverture qui vous protégera si cela tourne mal. Attention à ne pas vous laisser entraîner par le pouvoir de la manipulation : il ne faut s’en servir que dans le cadre strict d’une stratégie et en garder le contrôle. Si l’on vous découvre manipulateur, montrez-vous direct et honnête. Cela brouillera les pistes : on ne saura plus que croire et votre honnêteté deviendra la meilleure des supercheries.

Loi 24 : Soyez imprévisible – ‘La stratégie du contre-pied’

Ce que Greene nous en dit : Les hommes s’attendent à ce que votre comportement s’inscrive dans des conventions et des schémas qu’ils connaissent. En tant que stratège, votre tâche est de sortir du champ du connu. Commencez par vous comporter de façon ordinaire, afin qu’ils se fassent une certaine image de vous. Ensuite, quand les voilà bien lancés sur cette fausse piste, c’est le moment de les frapper par l’extraordinaire. L’effet de surprise démultiplie la frayeur. C’est parce qu’il est inattendu, que l’ordinaire devient parfois extraordinaire.

Ce qu’on en retient :

Cette nécessité constante de se renouveler a donné lieu à l’ap­pa­ri­tion du principe de ‘guerre non conven­tion­nel­le’. Cette dynamique est, certes, particulièrement apparente dans les questions militaires, mais elle s’est aussi répandue dans tous les aspects des activités humaines. En politique ou en affaires, si votre adversaire ou votre concurrent emploie une stratégie nouvelle, vous devez l’adapter à vos propres buts ou, mieux, en inventer une encore plus efficace. Sa tactique autrefois nouvelle devient conventionnelle et finalement inutile. Notre société est extrêmement compétitive : l’un des deux camps finit toujours par avoir recours à une stratégie sale, qui dépasse les bornes de l’acceptable. Si, par souci de moralité ou par fierté, vous refusez d’entrer dans cette spirale, vous perdez inévitablement l’avantage. Hannibal demeure, de toute l’Antiquité, le maître absolu de l’art du non-conventionnel. Lorsqu’il attaqua les Romains sur leurs propres terres, il n’avait pas en tête de prendre Rome ; c’eût été impossible. Son but était plutôt de semer la panique dans la péninsule italienne et de saper les alliances de Rome avec les cités-États voisines. Affaiblie à domicile, Rome serait obligée de laisser Carthage tranquille et de mettre un terme à sa politique d’expansion. Pour parvenir à semer la panique au moyen de la petite armée avec laquelle il avait traversé les Alpes, Hannibal devait surprendre à chaque coup. Psychologue avant l’heure, il avait compris qu’un ennemi pris par surprise perd toute discipline quand il se sent menacé. Ainsi, Hannibal prenait-il toujours la route par où les Romains l’attendaient le moins : celle des Alpes, par exemple, était considérée comme totalement impraticable et n’était donc pas gardée. Après cet épisode, les Romains essayèrent de se préparer à l’attendre sur la route la plus difficile : pour les surprendre, il fallait donc passer par la voie la plus évidente, comme à Allifae. Lors d’une bataille, Hannibal attirait l’attention de l’ennemi par un assaut frontal, comme cela se faisait dans l’Antiquité. Il provoquait ensuite un coup de théâtre, avec un troupeau d’éléphants ou une force de réserve qui attaquait par l’arrière. Lors de ses raids dans la campagne aux alentours de Rome, il évita délibérément les propriétés de Fabius pour donner l’impression qu’il collaborait, et ainsi forcer le dictateur, gêné, à passer à l’action : le Carthaginois se servit là, de façon tout à fait nouvelle, des moyens politiques et extramilitaires. Lors de la bataille de Cannes, alors que les Romains s’attendaient, cette fois, à une nouvelle astuce non conventionnelle, Hannibal exécuta son stratagème à la lumière du jour, alignant son armée comme n’importe qui à l’époque. Les troupes romaines étaient excitées par l’intensité du moment et le désir de revanche. Il les laissa délibérément avancer en son centre particulièrement faible, où elles se concentrèrent. Puis, les extrémités carthaginoises, très mobiles, se rejoignirent pour les prendre en tenaille. Les victoires s’enchaînèrent ainsi les unes après les autres, chaque manœuvre fleurissant de la précédente, en faisant constamment alterner la surprise et le banal, l’implicite et l’évident. Vous gagnerez un pouvoir considérable en adaptant la méthode d’Hannibal à votre propre quotidien. Servez-vous de votre connaissance de la psychologie et de la pensée d’autrui pour calculer les mouvements auxquels il s’attend le moins : on ne peut se défendre contre ce que l’on n’attend pas.

La mise en garde : Il n’y a jamais aucun intérêt à attaquer l’ennemi de la façon à laquelle il s’attend : il n’en résistera que mieux. Cette stratégie n’a pas d’exception.

Loi 25 : Occupez le terrain de la moralité – ‘La stratégie de la vertu’

Ce que Greene nous en dit : Dans un monde régi par la politique, la cause pour laquelle vous combattez doit paraître plus juste que celle de votre ennemi. Visez les points faibles de son image dans l’opinion publique, pointez du doigt ses hypocrisies et ses mensonges. Si vous êtes vous-même attaqué sur le plan moral par un adversaire particulièrement malin, ne geignez pas et ne vous mettez pas en colère ; mais combattez le mal par le mal.

Ce qu’on en retient :

Attaquez votre adversaire sur le plan moral en défendant une cause plus juste que la sienne, ou en déplaçant le conflit sur sa personne plutôt que sa position. En publiant ses Quatre-vingt-quinze Thèses en 1517, Luther a réussi à discréditer l’Église de Rome et à remettre en question le pouvoir absolu du pape Léon X. Si vous optez pour cette stratégie, veillez cependant à être ir­ré­pro­chable et ne cherchez pas à servir vos intérêts personnels. Et lorsque vous réalisez que vous êtes attaqué par un guerrier moral, il est impératif que vous gardiez le contrôle de vos émotions. Si vous vous plaignez ou que vous explosez, vous vous mettez sur la défensive, comme si vous aviez quelque chose à cacher. Le guerrier moral est un excellent stratège ; la seule réaction efficace est d’être aussi bon que lui. Dans la société d’aujourd’hui, les apparences et la réputation font loi. Si vous les abandonnez à l’ennemi, vous lui abandonnez de fait une position de force. Une fois que le combat s’est engagé sur le terrain moral, luttez pour occuper ce terrain comme sur un véritable champ de bataille.

La mise en garde : Une attaque morale comporte un danger intrinsèque : si les gens détectent vos intérêts cachés sous vos discours vertueux, ceux-ci vont les dégoûter et les faire fuir. À moins d’être face à un ennemi particulièrement brutal, servez-vous de cette stratégie avec finesse, sans trop en faire. Les conflits moraux sont des conflits publics : il faut en mesurer continuellement les effets et se montrer attentif aux circonstances pour accélérer ou ralentir le rythme.

Loi 26 : Masquez la cible – ‘La stratégie du vide’

Ce que Greene nous en dit : Pour la majorité de personnes, la sensation de vide, de silence, d’isolement social est intolérable. Ne laissez à votre ennemi aucune cible à viser, soyez dangereux mais insaisissable, invisible. Regardez-le battre la campagne sans vous trouver. Au lieu de vous livrer à un combat frontal, lancez des piques irritantes et dommageables, des piqûres d’épingle.

Ce qu’on en retient :

La sensation de vide est in­sup­por­table pour l’être humain. Aussi, infligez à votre adversaire le silence, l’in­ac­ti­vité, la solitude pour l’anéantir. Ce fut la stratégie adoptée par Alexandre Ier contre Napoléon durant la campagne de Russie. Pratiquant la politique de la terre brûlée et esquivant le combat, le Tsar entraîna pendant des mois l’armée de Napoléon dans des terres stériles et des villes dépeuplées, tout en la forçant à une inaction qui lui fut funeste. La force de ce type de guérilla est avant tout psychologique. Dans une guerre conventionnelle, tout converge vers un affrontement face à face des deux armées. C’est ce vers quoi tendent toutes les stratégies et ce vers quoi l’instinct martial pousse tous les belligérants, pour relâcher la pression. Le stratège de guérilla repousse indéfiniment cette attente et engendre ainsi un sentiment d’intense frustration. Ce processus de corrosion mentale se prolongeant, il finit par détruire l’ennemi. Napoléon perdit face aux Russes parce que ses capacités de réflexion stratégique furent anéanties : son mental succomba avant son armée. Parce qu’elle est psychologique, la stratégie de guérilla s’applique à l’infini aux conflits sociaux. À la guerre comme dans la vie, toute pensée et toute émotion aspirent à l’interaction avec autrui. Face à quelqu’un qui se montre délibérément insaisissable, qui évite le contact, nous sommes déconcertés. Que l’on veuille l’atteindre pour discuter ou pour lui donner une bonne leçon, il attire inévitablement, et c’est donc celui qui fuit qui contrôle la dynamique

La mise en garde : Il est extrêmement difficile de contre-attaquer face à une stratégie de guérilla, et c’est bien ce qui la rend aussi efficace. Si vous vous retrouvez face à un tel adversaire et que vous vous servez de méthodes conventionnelles, vous êtes un jouet entre ses mains. Dans ce type de guerre, il ne sert à rien de gagner des batailles et d’obtenir des territoires. La seule stratégie valable est de prendre le contre-pied de la guérilla, d’en neutraliser les avantages. Il faut alors refuser à l’adversaire le temps et l’espace dont il a besoin pour être efficace. Il faut l’isoler, physiquement, politiquement et moralement. Et, surtout, ne répondez jamais graduellement en lâchant vos forces de manière progressive, comme le firent les États-Unis lors de la guerre du Vietnam. Avec un tel adversaire, votre seule chance de salut est de remporter une victoire rapide et décisive. Si cela vous paraît impossible, mieux vaut vous retirer tant qu’il est encore temps, avant de vous laisser embourber dans la guerre interminable dans laquelle l’ennemi tente de vous attirer.

Loi 27 : Donnez l’illusion de travailler dans l’intérêt des autres – ‘La stratégie de l’alliance’

Ce que Greene nous en dit : La meilleure façon de faire progresser vos intérêts en fournissant peu d’efforts et sans répandre de sang est de vous créer un réseau d’alliances en constante évolution. Servez-vous des autres pour compenser vos faiblesses, faire le sale travail, combattre à votre place. Parallèlement, travaillez à dissoudre les alliances des autres, à affaiblir vos ennemis en les isolant.

Ce qu’on en retient :

Choisissez vos alliés de manière à combler les fissures de votre position et servir vos intérêts, comme le fit le roi Louis XI pour se débarrasser de son ennemi Charles le Téméraire et s’ap­pro­prier le duché de Bourgogne, en le forçant par d’habiles manœuvres à attaquer les Suisses dont il avait fait depuis longtemps des alliés, et qu’il savait efficaces et redoutables et bien plus à même de détruire Charles que sa propre armée. 

La mise en garde : Attention, il est certaines personnes avec lesquelles l’alliance est dangereuse. On les reconnaît au harcèlement dont elles sont capables : elles font le premier pas, essaient de vous aveugler par des offres alléchantes et des promesses merveilleuses. Pour que l’on ne se serve pas de vous sans que vous n’ayez rien en retour, cherchez clairement les bénéfices tangibles que vous tirerez de ce rapprochement. S’ils vous semblent douteux ou difficiles à obtenir, réfléchissez-y à deux fois avant de conclure l’alliance. Renseignez-vous sur les précédents alliés de la personne, sur sa cupidité, ses rapports aux autres. Méfiez-vous de ceux qui parlent bien, qui sont charmants, qui font de grands discours sur l’amitié, la loyauté, l’altruisme : les beaux parleurs ne sont pas les payeurs. Ne vous laissez jamais distraire de vos intérêts.

Loi 28 : Tendez à vos ennemis la corde pour se pendre – ‘La stratégie de la domination’

Ce que Greene nous en dit : Les pires dangers ne viennent pas de vos ennemis les plus évidents, mais de ceux qui sont censés être de votre côté, ces collègues et amis qui prétendent œuvrer pour la même cause que vous, mais qui vous sabotent et volent vos idées dans leur intérêt personnel. Mettez ces rivaux sur la défensive, faites-les douter, s’inquiéter. Poussez-les à se « pendre » en vous servant de leurs tendances autodestructrices ; vous en sortirez blanc comme neige.

Ce qu’on en retient :

Vos ennemis se cachent peut-être parmi des gens en qui vous avez confiance. Iden­ti­fiez-les et brisez-les en toute discrétion. Pendant la guerre de Sécession, le général Grant avait compris que son subordonné John McClernand complotait contre lui et cherchait à le discréditer aux yeux du Président Lincoln. McClernand était le type d’homme qui ne pense qu’à sa carrière, qui s’approprie les idées des autres, qui complote dans leur dos pour sa propre gloire. Grant allait devoir se montrer prudent : McClernand était populaire, c’était un charmeur. Lorsque Grant comprit que McClernand voulait lui prendre la campagne de Vicksburg, il ne chercha pas à s’en plaindre ni à lui parler, et préféra passer directement à l’action. Il savait McClernand bouffi de suffisance. Il n’en serait que plus facile à mettre en colère. En prenant les recrues de son subordonné qui, techniquement, étaient les siennes, tout en assurant ses arrières avec un télégramme informant le Président, Grant poussa McClernand à réagir de façon excessive. Auprès des autres militaires, ce comportement d’insubordination caractérisée serait très mal vu. Il apparaîtrait clairement à toute l’armée qu’il se servait de la guerre pour ses intérêts personnels. Lorsque McClernand eut repris à Sherman le commandement de ses troupes, Grant n’eut plus qu’à attendre. Il savait qu’un homme aussi vaniteux et détestable se ferait haïr des autres officiers ; ceux-ci viendraient forcément se plaindre de lui à Grant qui, en officier responsable, n’aurait qu’à transmettre les plaintes à sa hiérarchie, sans se mouiller lui-même. Il traita McClernand avec la plus grande politesse, tandis que McClernand réagissait de la pire façon possible, avec une avalanche de lettres à Lincoln et à Stanton. Grant savait que Lincoln en avait plus qu’assez des petites querelles qui pourrissaient le haut commandement de l’Union. Grant travaillait tranquillement à perfectionner ses plans pour prendre Vicksburg, tandis que McClernand se montrait mesquin et colérique. Les différences entre les deux hommes étaient plus qu’évidentes. Une fois cette bataille remportée, il laissa McClernand se suicider socialement avec ses plaintes inconsidérées à la presse. Dans vos batailles du quotidien, vous rencontrerez souvent des McClernands, des personnes apparemment charmantes mais traîtresses. Évitez de les affronter directement ; elles sont très douées en politique. Mais il peut être assez facile et très efficace de leur faire perdre les pédales.

La mise en garde : Il est parfois préférable d’être direct quand, par exemple, vous avez l’occasion d’écraser vos ennemis par la tactique de l’encerclement. Mais dans les relations du quotidien, la meilleure stratégie est souvent de faire perdre ses moyens à l’adversaire. On a tendance à croire qu’un affrontement ouvert a un effet thérapeutique, et il est souvent tentant de jouer l’intimidation. Mais le bénéfice momentané que vous tirerez d’une approche directe sera vite annulé par les soupçons qu’un tel comportement aura éveillés dans votre entourage ; vos collègues s’inquiéteront d’être un jour malmenés de la même façon. Sur le long terme, il importe plus de rester agréable et de sauver les apparences. Les bons courtisans sont toujours des parangons de charme et de politesse ; ils cachent une main de fer dans un gant de velours.

Loi 29 : Progressez à petits pas – ‘La stratégie du fait accompli’

Ce que Greene nous en dit : Si vous paraissez trop ambitieux, vous attisez l’animosité des autres. Un arrivisme trop évident ou un succès trop rapide éveillent la jalousie, la méfiance et le soupçon. Il est souvent préférable de progresser à petits pas, de s’approprier de petits pans de terrain sans éveiller le moindre soupçon. Lorsqu’ils s’en rendront compte, il sera déjà trop tard.

Ce qu’on en retient :

Progressez sans attirer l’attention, pour avoir une longueur d’avance et imposer vos conditions sans concer­ta­tion préalable. En rejoignant l’An­gle­terre en juin 1940, le général de Gaulle n’avait qu’une obsession : restaurer l’honneur de la France. Pourtant, il ne pouvait dévoiler cet objectif sans être pris pour un fanatique. Il se devait donc de progresser à couvert, en dissimulant ses intentions. Alors que de Gaulle était en Angleterre depuis quelques heures à peine, l’armée française signa la paix avec les Allemands. Le même soir, de Gaulle présenta son plan à Churchill : il voulait s’adresser à tous les Français fidèles à la France libre sur les ondes de la BBC. Il voulait les soutenir et les motiver afin qu’ils ne perdent pas courage. Il voulait aussi demander à tous ceux qui étaient en Angleterre de le contacter. Churchill n’était guère enthousiaste. Il ne voulait en aucun cas offenser le nouveau gouvernement français, avec lequel il aurait probablement à traiter. Mais de Gaulle jura ses grands dieux qu’il ne dirait rien que le gouvernement de Vichy puisse mal interpréter. On lui accorda à la dernière minute la permission de passer à l’antenne. De Gaulle prononça le discours dont il avait convenu avec Churchill, à ceci près qu’il conclut par la promesse d’être de retour sur les ondes dès le lendemain. Churchill en tomba des nues. Mais une fois la promesse faite, on ne pouvait empêcher de Gaulle de revenir ; il fallait tout faire pour encourager les Français au cours de cette période pour le moins difficile. Lors de l’émission suivante, de Gaulle fut bien plus audacieux. « Tous les officiers, soldats, marins, aviateurs français, où qu’ils se trouvent, ont le devoir absolu de résister à l’ennemi… » Il alla même jusqu’à demander aux généraux restés en France de désobéir à l’envahisseur. Ceux qui se joindraient à lui en Angleterre, disait-il, seraient citoyens d’une nation sans territoire appelée « la France libre », et soldats d’une nouvelle armée nommée « les Forces françaises libres », fer de lance d’une éventuelle armée de libération du territoire français. Churchill, qui avait d’autres préoccupations et qui pensait que de Gaulle n’avait guère de public, ignora les imprudences du général et lui permit de continuer de passer à l’antenne – pour finalement se rendre compte que chaque émission rendait la suivante plus indispensable encore. De manœuvre en manœuvre, de la reprise des territoires d’Afrique centrale méprisés par Churchill qui donna son aval, au parachutage de Jean Moulin dans le sud de la France, il passa de « gentil illuminé » à leader d’une armée de Résistance et chef d’État reconnu par les puissances mondiales. 

La mise en garde : Si vous soupçonnez un adversaire d’agir étape par étape contre vous, la seule stratégie est de contrer vigoureusement tout progrès pour ne pas vous retrouver devant un fait accompli. Une réaction rapide et ferme suffit généralement à décourager l’adversaire, qui a probablement recours à cette stratégie parce qu’il est faible et ne peut se permettre de combattre. S’il est tenace et ambitieux, il est d’autant plus important de se montrer ferme. Il serait dangereux de le laisser progresser : mieux vaut l’étouffer dans l’œuf.

Loi 30 : Pénétrez les esprits – ‘La stratégie de la communication’

Ce que Greene nous en dit : La communication est, en quelque sorte, une guerre dont les champs de bataille sont les esprits résistants et impénétrables de ceux et celles que vous cherchez à influencer. Votre but est de contourner, voire d’abattre leurs défenses afin de prendre le contrôle de leur esprit. Apprenez à infiltrer vos idées derrière les lignes ennemies, à faire passer des messages subliminaux, à pousser les gens à penser comme vous sans qu’ils ne s’en rendent compte.

Ce qu’on en retient :

Veillez à infiltrer vos idées derrière les lignes ennemies et à manipuler l’esprit de votre adversaire de manière à lui suggérer ses actions futures. Lors du tournage du film Les 39 Marches, Hitchcock menotta l’un à l’autre les deux acteurs principaux pour les besoins d’une scène, puis s’esquiva. Libérés après plusieurs heures de cette intimité forcée, les deux acteurs firent preuve lors du tournage d’un naturel sans égal, car ils avaient réellement vécu cette situation d’inconfort. Sans aller jusqu’à ces extrémités physiques, lorsque vous désirez faire passer une idée importante, évitez les sermons interminables ; aidez plutôt vos cibles à faire le lien entre les pointillés et à parvenir seuls à leurs propres conclusions. Faites en sorte qu’ils intériorisent la pensée que vous cherchez à communiquer, afin que la conclusion paraisse venir d’eux et non de vous. La communication indirecte a le pouvoir de s’insinuer loin derrière les défenses de chacun : si vous voulez que l’un de vos proches change une mauvaise habitude, le plus efficace, au lieu d’essayer de le persuader qu’il serait bon d’arrêter, est de lui montrer, par exemple en imitant son mauvais comportement, à quel point cette habitude est désagréable pour les autres. Si vous souhaitez aider une personne à prendre confiance en elle et à gagner en estime de soi, de simples félicitations n’auront qu’un effet superficiel. Mieux vaut la pousser à accomplir quelque chose de tangible, afin qu’elle fasse elle-même l’expérience de son propre succès.

La mise en garde : En établissant votre propre stratégie de communication, vous devez apprendre, parallèlement, à lire entre les lignes, à décoder les messages cachés et les signaux inconscients dissimulés dans le discours de ceux que vous côtoyez. Ainsi, lorsque certains parlent par généralités et emploient beaucoup de termes abstraits comme « justice », « moralité » ou « liberté », etc., sans jamais expliquer précisément le sujet dont il est question, ou se montrent mièvres, familiers, et vous assènent des clichés et de l’argot à n’en plus pouvoir, ils essaient peut-être de vous distraire de la faiblesse de leurs idées, de vous séduire par leur sociabilité et leur sourire, et non de vous convaincre par des arguments solides. De même, lorsque quelqu’un emploie un langage prétentieux, fleuri, truffé de métaphores élaborées, c’est souvent qu’il préfère s’écouter parler qu’atteindre véritablement le public par une pensée profonde. De manière générale, prêtez attention à la façon dont les gens s’expriment, et ne vous laissez pas tromper par les apparences.

Loi 31 : Détruisez de l’intérieur – ‘La stratégie de la cinquième colonne’

Ce que Greene nous en dit : En infiltrant les rangs de l’adversaire, vous œuvrez à sa perte de l’intérieur, il n’a aucune vraie cible à viser ; vous avez l’avantage ultime. Pour obtenir l’objet de votre convoitise, ne combattez pas ceux qui le possèdent, mais joignez-vous à eux : vous pourrez alors vous approprier ce que vous briguez ou attendre le bon moment pour un coup d’État.

Ce qu’on en retient :

Détruisez votre ennemi de l’intérieur, en identifiant ses faiblesses et en créant le chaos dans ses rangs. Nommé chef du ren­sei­gne­ment et du contre-es­pion­nage allemand par Hitler, Wilhelm Canaris œuvra en secret pour nuire à celui-ci en sabotant toutes les missions qui lui étaient confiées. Ses manœuvres de l’intérieur permirent de changer le cours de l’histoire. Comme lui, lorsque vous voulez combattre ou détruire quelque chose, tentez de réprimer tout désir de clamer votre hostilité, mais manœuvrez subtilement, en diffusant de fausses informations ou en encourageant l’ennemi à l’autodestruction, en ayant l’air de rester de son côté, en vous introduisant en son cœur : vous aurez ainsi l’occasion de rassembler des informations primordiales sur les faiblesses qu’il faut attaquer.

La mise en garde : Il y aura toujours, dans votre propre groupe, des mécontents susceptibles de se retourner contre vous, de l’intérieur. La pire erreur serait d’être paranoïaque, de soupçonner tout le monde et d’essayer de surveiller les faits et gestes de chacun comme finirent par le faire la plupart des dictateurs. Votre seule vraie protection contre les conspirations et les sabotages est la satisfaction de vos hommes, dévoués à leur travail et unis autour d’une cause. Ils se surveilleront eux-mêmes et excluront naturellement les dissidents qui tentent d’instiller le trouble.

Loi 32 : Dominez tout en feignant la soumission – ‘La stratégie de la résistance passive’

Ce que Greene nous en dit : Dans un monde où les considérations politiques sont primordiales, la forme d’agression la plus efficace est celle qui se cache derrière des apparences dociles, voire aimantes. Pour appliquer la stratégie de la résistance passive, il faut caresser l’adversaire dans le sens du poil, n’offrir aucune résistance visible. Dans les faits, vous dominez la situation. Ne vous inquiétez pas, assurez-vous simplement que votre résistance soit suffisamment masquée pour que vous puissiez aisément la nier.

Ce qu’on en retient :

Désarmez votre adversaire en adoptant un com­por­te­ment inoffensif et en suscitant chez lui un sentiment de culpabilité. Ce fut la principale stratégie de Ghandi, notamment avec la Marche pour le Sel, manifestation religieuse et supposée d’importance secondaire par les Britanniques avant qu’il soit trop tard pour l’arrêter sans passer pour des monstres, pour avoir sous-estimé son retentissement médiatique et politique.

La mise en garde : L’opposé de la résistance passive est la passivité agressive : vous présentez une apparence hostile tout en restant intérieurement calme et immobile. Cette stratégie n’a toutefois qu’un but d’intimidation : vous savez que vous êtes plus faible que votre adversaire et tentez de le décourager en présentant une façade impressionnante.

Loi 33 : Semez incertitude et panique par des actes de terreur – ‘La stratégie de la réaction en chaîne’

Ce que Greene nous en dit : La terreur est l’ultime moyen de paralyser les personnes qui vous résistent et de détruire leur capacité à planifier une stratégie. Le but d’une campagne de terreur n’est pas de gagner une victoire sur le champ de bataille, mais de provoquer un maximum de chaos afin que l’adversaire, poussé au désespoir, réagisse de façon absurde. La victime d’une stratégie de la terreur doit tout faire pour éviter de succomber à la peur et à la colère. Face à une campagne de terreur, votre ligne de défense sera donc celle de la rationalité.

Ce qu’on en retient :

Créer un climat de menace permanent et semer la terreur empêche votre ennemi d’agir. Pendant la Révolution française, durant le règne de la Terreur, le groupe politique des Montagnards suscita l’effroi parmi les citoyens du pays à coup d’exactions et de massacres. Accusées de contre-révolution, des milliers de personnes furent envoyées à la guillotine. Nul ne savait qui serait le suivant. Même si les Montagnards étaient relativement peu nombreux, le sentiment d’incertitude et de panique qu’ils réussirent à susciter paralysa toute volonté chez leurs adversaires. Les Mongols maîtrisaient également cet art à merveille. Ils rasaient quelques villes ici ou là, avec une barbarie sans nom. La légende terrifiante de la horde mongole se répandait rapidement, et dans la majorité des cas, la cité se rendait sans même se battre, ce qui était le but des Mongols depuis le début.

La mise en garde : L’opposé du terrorisme serait une guerre directe et symétrique, un retour aux origines de la guerre, où il s’agirait de se battre face à face, avec honnêteté, l’affrontement d’une force brute contre une autre. C’est un mode de combat archaïque et une stratégie totalement inutile aujourd’hui.

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